Natasha Krenbol appartient à la génération des enfants, ou plutôt des petits-enfants, de Jean Dubuffet mais aussi de poètes comme Henri Michaux. S’alimentant aux
sources du blues, du jazz, et des musiques ancestrales de tous les vieux continents, elle fait partie de ces artistes dont la culture, mondiale et le sang, mêlé, semblent porter la mémoire de
tous les peuples en voie de disparition : la famille des poètes, volontairement primitifs et cosmopolites, de Mother Earth, actuellement en grand danger.
Pas étonnant si son œuvre, nourrie, dans ce qui s’est longtemps appelé le Tiers-Monde, du contact avec les terres de la vie simple, ouvre naturellement des
frontières qui, à ses yeux, devraient être effacées depuis longtemps. Chemin faisant, une autre vie du mental lui est devenue familière. “Hasards objectifs ”, signes, rencontres, sont pour
elle la trame d’un quotidien devenu mystique, dans une époque où c’est la vie elle-même qui est surréaliste et où tout, pour les peintres, comme pour les poètes, peut être support de
voyance.
Concert de petits personnages, semblant tracés d’un doigt enfantin sur la buée d’une vitre ou d’un coup
d’éponge sur un tableau noir encore tout laiteux d’avoir été fraîchement effacé, l’art de Krenbol n’a pas de dimension et il se projette aussi bien dans l’infiniment petit (le timbre-poste) que
dans l’infiniment grand (les longues bannières enroulées sur une baguette de bambou, comme les kakeshiku japonais).
La peinture est, pour elle, un engagement total, une façon de vivre, de respirer, comme la musique, qui
partout l’accompagne et constitue le fil conducteur de son œuvre. Ce sont justement d’autres airs, d’autres mélanges qu’elle nous propose à voir, dans ses toiles si vivantes où tout danse et
tout bouge, toute une culture qu’elle porte partout avec elle, comme le conteur itinérant sa mythologie personnelle. […]
L'art "nègre", au début du siècle, exerçait sur les artistes une influence surtout formelle, et d'une
certaine manière relativement extérieure. Il n'y a aucune trace d'exotisme dans l'Afrique de Krenbol, une Afrique purement intérieure, rappel du temps où, si les paléontologues disent vrai,
tous les hommes étaient noirs et où, simple espèce parmi les espèces, ils nouaient encore avec toutes les dimensions du cosmos des liens magiques, dont l'humanité moderne essaye en vain de
retrouver le secret.
Animaux, plantes, humains, créatures imaginaires, tous les êtres se valent dans l'univers de Krenbol, où le petit et le grand ont la même importance aux yeux du
Créateur. Et on y sent une tendresse particulière pour les mille petits détails, essentiels, qui font tout le charme et le miracle de l'existence. C'est un univers d'un animisme naturel, où la
vie suit son cours, à son rythme, têtu et obstiné, comme l'âne, compagnon privilégié du Totopiok.
Là, réside le secret de ce qui donne à ces oeuvres tant de vie : dans la surimpression d'au moins deux
mondes, deux préoccupations, à la fois opposées et complices, comme dans l'existence. Ici la poésie retrouve l'espace de se donner libre cours, et l'on sent la fraîcheur d'une libre et
talentueuse improvisation : celle qui, comme en musique, sait associer le feeling, le don, et ce sens très particulier de l'équilibre que développent les grands vivants, à force de parer
les coups à droite et à gauche.
Laurent Danchin
Ecrivain, critique d’art
mycelium-fr.com
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